Anthropocène : connaissances et inconscience

Evénement Anthropocène

L’Anthropocène. Cette nouvelle époque géologique, commencé il y a deux siècles et demi (aux débuts de l’industrialisation) qui se caractérise par le fait que l’humanité est devenue une force géologique majeure. Nous changeons les caractéristiques de la Terre et les conditions de la vie sur Terre. Nous vivons dans une époque où, à force d’avoir détruit la nature, nous avons altéré la Terre.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Dans le livre L’Evénement Anthropocène, Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, tous deux historiens au CNRS, abordent cette question d’un nouvel œil (nouveau en tout cas pour moi).

Leur réponse est lucide. Face au « grand récit » de l’Anthropocène promouvant un soudain éveil de conscience sur les conséquences environnementales de l’agir humain, les auteurs affirment que « c’est en connaissance de cause que nos ancêtres ont déstabilisé les écosystèmes et la Terre ».

En « connaissance de cause ». Ça fait un choc.

En effet, il est communément admis que nous connaissons depuis quelques années un éveil des consciences concernant les conséquences environnementales de nos modes de vie, de consommation et de production. Auparavant, nous n’avions pas connaissances des effets secondaires de la modernisation et du progrès. L’apparition de cette conscience serait corrélée avec les découvertes scientifiques en la matière. Selon C.Bonneuil et J-B.Fressoz, cela est historiquement faux. L’Anthropocène n’est pas le « récit d’une cécité suivie d’un éveil, c’est l’histoire de la marginalisation des savoirs et des alertes ». Ils montrent que depuis le XVIIIème siècle (donc depuis le début de l’Anthropocène), des voix multiples se sont élevées contre les altérations faites à la nature et ses conséquences sanitaires sur l’homme.

Cette « fable historique de l’éveil des consciences » a pour conséquences majeures de nous enfermer dans une vision unique, comme toujours, occidentalo-centrée : la « nouvelle » modernisation et les sciences nouvelles vont nous sauver des erreurs de modernisation en protégeant l’environnement, sans remettre en cause le système qui a engendré les dérives (comme les OGM qui vont lutter contre la faim dans le monde). On rejette ainsi les autres formes de protection de l’environnement, notamment celles inclusives du droit d’usage défendu par des pays d’Amérique du Sud ou d’Afrique. On voit donc les dangers de l’histoire unique (vidéo Ted sous-titrée en français, The danger of a single story) et on comprend mieux les dangers de réponses et visions uniques à un problème protéiforme. La diversité des réponses doit être encouragée.

L’autre conséquence majeure de cette fable est qu’elle dépolitise les enjeux écologiques du passé et donc de l’avenir : il nous est plus supportable et facile de croire que nos ancêtres se sont pris pour des apprentis sorciers sans conscience des risques qu’ils faisaient prendre à la planète et l’humanité toute entière, que de reconnaître qu’ils agissaient en connaissance de cause. Qui peut croire sérieusement que si nous ne nous engageons pas plus en avant dans l’écologie c’est parce qu’il nous manque des connaissances scientifiques pour nous convaincre ? L’inaction est un choix politique et économique. Il faut donc comprendre comment, par le passé, nos ancêtres sont passés outre les alertes écologistes.

Certes les recherches scientifiques nous sont toujours utiles. Mais il ne suffit pas de mesurer et d’accumuler des données scientifiques pour engager les révolutions nécessaires. Le passé en est la preuve. Il est également stérile de se battre pour savoir de combien de degré la Terre va se réchauffer d’ici quelques années si cela focalise l’attention sur la théorie et inhibe l’action.

Les auteurs soulignent également que nous ne sommes pas dans une crise environnementale. Une crise désigne un état transitoire, qui a une fin proche. Mais l’Anthropocène est un état de non-retour, qui implique donc de nouvelles règles du jeu. Les concepts de développement durable et d’économie verte sont donc pour eux dépassées car ils maintiennent l’idée de croissance. Il n’y a plus de position optimale entre le maintien du capitalisme et l’exploitation des ressources (« mythe mécanicien d’un rendement soutenu maximal »). Cela impliquerait une nature linéaire et prévisible, qui, nous le savons, n’existe pas ! Il est donc urgent selon eux que nous passions à d’autres visions de l’économie, comme celui de résilience écologique (Crawford S. Holling) : « capacité d’un écosystème à garder certains de ses traits malgré et à travers des changements d’états brutaux ».

A nous donc de redéfinir certains termes que nous utilisons et de changer ainsi de paradigme : modernité, progrès, économie, consommation et production. Car finalement, il ne s’agit pas de rejeter la modernité, mais UNE modernité. Et si la modernité n’était plus d’accumuler les possessions mais d’avoir du temps (pour soi, pour les autres) ? Et si le progrès n’était pas l’avancée constante des technologies mais l’augmentation des égalités ? D’autres voies sont possibles et déjà mises en place au niveau local (sobriété heureuse, ville en transition, cittaslow, permaculture, agroforesterie, incroyables comestibles…)

Il peut être décourageant de réaliser que nous avons agi jusqu’à présent contre la Terre en connaissance de cause. Qu’est-ce qui fait alors que cela pourrait être différent aujourd’hui ? A quoi bon ? Je vois quelques pistes d’espoir à aiguillonner :

  • Internet et les réseaux sociaux (malgré les pollutions qu’ils génèrent) sont de formidables outils pour diffuser d’autres discours, d’autres histoires et permettre aux individus et aux communautés de s’organiser et d’échanger. Il faut tout de même être réaliste : ces outils permettent également de véhiculer le « récit hégémonique prétendument apolitique ».
  • La conscience individuelle augmente. Si elle était davantage présente dans le passé, elle s’est petit à petit étiolée au fil des générations. Il est donc important de sensibiliser nos co-citoyens, en passant de la parole à l’exemplarité. Mettons individuellement nos discours en actes pour inspirer nos proches et montrer des voies possibles d’action.
  • L’augmentation des dérèglements écologiques et des catastrophes naturelles nous rappelle de manière assez régulière l’état dans lequel se trouve l’environnement et les risques qu’encourent les humains (inondations, montée des eaux, cyclones, sécheresse etc). Un état d’urgence commence à faire son apparition, qui va probablement s’accroître dans le futur (contrebalancé par des moments d’inconscience).

Il est également important il me semble de ne pas nous laisser déposséder des questions environnementales et surtout des réponses à y apporter. Nous nous créons bien souvent des obstacles psychologiques pour ne pas nous y intéresser et ne pas agir : « je n’y connais rien », « je n’ai aucune connaissance scientifique », « à quoi bon agir, ce n’est pas moi qui vais changer les choses », « je ne sais pas par où commencer », « et si jamais je me trompe ou échoue ?! », « ils finiront bien par trouver une solution miracle ou une autre planète à habiter ». A trop réfléchir nous inhibons l’action : dédramatisons et dé-théorisons. Au niveau individuel, les réponses aux enjeux sont finalement tellement simples que nous ne savons plus comment les mettre en place. Et, assumons-le, nous avons souvent « la flemme » de nous y mettre. Les sacro-saintes « habitudes » ! Je répondrai : autant nous y mettre dès maintenant, alors que nous avons le temps de pouvoir tester et avancer à notre rythme, plutôt que de devoir tout changer d’un coup parce que notre environnement (légal, naturel, économique) nous y contraindra. Il ne s’agit plus de nous trouver des raisons justifiant notre inaction mais de trouver des solutions nous permettant d’agir.

Cette vision de l’Anthropocène n’est pas celle d’une chasse au sorcière ou d’un procès à faire de nos aïeux pour les choix qu’ils ont fait. Cette histoire de l’Anthropocène  doit nous pousser à être lucide sur les choix que nous avons à faire aujourd’hui. Car nous sommes les ancêtres des générations futures. Faisons en sorte qu’ils n’aient pas à assumer le fait que nous ayons détourné le regard des enjeux qui nous font face et ainsi détruit la planète en toute connaissance de cause et inconscience des actes.

« Repenser le passé pour ouvrir l’avenir ».

2 réactions sur “Anthropocène : connaissances et inconscience

  1. L’entrée dans l’anthropocène, c’est donc surtout l’entrée dans l’ère où il va falloir apprendre à penser, agir et gouverner en pensant systématiquement aux conséquences (pour reprendre la réflexion d’un article récent : http://vertigo.revues.org/9468 ).

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